Thérapie et IA, quels enjeux pour la santé mentale ?

Alors que l’IA s’invite aujourd’hui dans tous les domaines, la tentation peut être grande de lui confier également les rênes de la santé mentale. D’ailleurs on voit fleurir ici et là des applications de soutien psychologique, des programmes et des chatbots qui semblent capables de conseiller, voire d’accompagner à travers des tests ou des exercices… Certains vantent la gratuité et l’accessibilité de la machine, disponible sans délai d’attente, de jour comme de nuit, tandis que d’autres tirent la sonnette d’alarme, notamment au regard de l’unicité et de l’absence de lien. L’IA est-elle le nouvel Eldorado pour qui cherche à gérer son stress ou clarifier ses pensées ? Peut-elle remplacer un praticien ? Lorsqu’il est question de souffrance psychologique, un tel suivi est-il raisonnable ? 

Quels sont les atouts de l’IA en matière de thérapie ? 

Avant de s’interroger sur la capacité de l’IA à proposer une réponse pertinente ou un cadre sécurisé, il convient déjà de se demander ce qui fait son attrait.

Contrairement à un professionnel de la santé mentale, l’IA est disponible immédiatement, 24h/24 et ne prend pas de vacances. Avec elle, pas de délais d’attente jugés trop longs ou de pénurie de spécialiste : la détresse nocturne et l’urgence sont satisfaites. 

Par ailleurs, les personnes hésitantes ou qui ressentent de la honte à consulter franchissent plus facilement le pas avec une interface qui peut paraître plus neutre ou moins intimidante. 

Elle leur prête une oreille sans jugement, quels que soient le motif de consultation, les pensées ou les émotions. 

Il faut bien admettre qu’elle est à même de proposer des exercices de respiration, de relaxation, des conseils et des protocoles connus et qu’elle peut aussi aider à la clarification, à l’identification ou à la reformulation du besoin.  

Ce simple postulat suffit parfois pour se sentir compris, voire soutenu. 

Ajoutons à cela qu’elle est gratuite et les arguments en sa faveur sont complets ! 

Cependant, sa compréhension de la problématique est-elle réelle ? Est-elle une aide précieuse ou un leurre présentant un risque au regard de la vulnérabilité de certaines personnes ? 

L’IA, un programme plus qu’une intelligence en conscience 

Le terme d’intelligence artificielle entretient une confusion. L’IA n’a ni émotion, ni conscience, ni intention, elle n’a ni l’approche ni les facultés de compréhension humaine. On ne peut donc, à proprement parler, employer le terme d’intelligence. 

Elle devrait plutôt être présentée comme un programme. Ses réponses aux questions sont issues de probabilités statistiques : c’est la volumétrie de données en circulation qui influence la réponse, pas leur pertinence. 

De plus, si son discours peut sembler cohérent et structuré, l’IA ne peut tenir compte d’un ensemble de signaux tels que : 

  • variation de la voix, 
  • silences, 
  • larmes, 
  • tensions corporelles, tremblements
  • dissociation…

L’observation de ces signes physiologiques et sensoriels révèle la concordance entre ce qui est verbalisé et ce qui est exprimé par le corps. C’est un “outil” de mesure de l’état interne psychologique et émotionnel. Cette calibration est une composante essentielle lors de l’accompagnement. 

L’IA ne perçoit et ne ressent rien : elle ne peut donc pas s’ajuster en temps réel au rythme, au ton et à l’attitude de la personne. 

L’illusion relationnelle, caractérisée par ce manque d’interaction nuit à l’efficacité de la thérapie. 

L’alliance thérapeutique, le cœur de l’accompagnement

L’absence d’esprit et d’émotions de l’IA est en opposition totale avec l’un des facteurs déterminant d’une thérapie : la confiance entre le souffrant et son praticien. Ce que l’on appelle l’alliance thérapeutique

Celle-ci repose notamment sur la confidentialité des échanges, la neutralité bienveillante, la stabilité et la responsabilité professionnelle du praticien. Dans les faits, cela s’exprime via une présence stable, un soutien et une adaptation constante tant pendant la discussion que lors des protocoles d’hypnose, de programmation neurolinguistique, d’EMDR

La sécurité offerte par ce lien de confiance est une condition sine qua non pour que le système nerveux s’apaise

Le patient est guidé dans sa transformation par la posture, la présence et l’énergie relationnelle de son thérapeute. Il évolue dans un environnement sécurisant qui lui permet d’explorer ses blessures émotionnelles, ses traumatismes ou tout autre cause. 

L’émergence de ce lien s’appuie sur des qualités que l’IA ne sait pas fournir. L’intelligence humaine et émotionnelle est essentielle, car un bon thérapeute ne fait pas que valider vos pensées : il vous challenge, vous recadre, parfois vous met face à des vérités difficiles. Le programme artificiel lui, ira toujours dans votre sens, en adoptant une position prudente et soutenante et ce, même à tort…

Santé mentale : les risques de l’IA

Une réponse standardisée et cette dimension humaine est inadaptée. Elle peut même présenter un danger dans les cas les plus graves : 

  • pensées suicidaires,
  • traumatismes complexes,
  • dissociation,
  • violences sexuelles, conjugales, familiales ou autre,
  • troubles anxieux sévères

Ces situations demandent une réelle expertise, car il est parfois nécessaire de demander l’appui de dispositifs particuliers pour celles et ceux qui en sont victimes. 

En outre, dans une configuration de pseudo-accompagnement il n’y a pas de suivi pertinent dans le temps, d’analyse clinique faite par le professionnel ni même de compréhension fine des difficultés. Cela est donc très préjudiciable à la santé mentale de la personne.

Dans tous les cas de figure, l’absence de prise en charge efficace repousse le véritable travail thérapeutique et peut mener à un isolement préjudiciable.

Il convient aussi de rappeler que soulager la souffrance psychique ne se limite pas à dispenser des conseils techniques. Chaque histoire de vie est unique : deux personnes ayant vécu un même événement ne réagissent pas de manière identique.  

Chaque thérapie est conçue avec et pour le requérant. Elle s’adapte à : 

  • son parcours,
  • son contexte familial, 
  • sa personnalité, 
  • sa sensibilité et ses ressources personnelles. 

L’IA ne sait pas faire preuve de subjectivité. Elle n’a qu’une réponse à une même problématique. 

Elle doit donc être employée avec discernement : elle se présente comme un outil adapté pour des rappels de notions ou le déroulé d’exercices, mais non appropriée pour un accompagnement global

Cette nuance est capitale et pour l’illustrer je vous propose de la transposer au domaine de la Justice. Vous pourriez ainsi faire appel à l’IA pour contester un PV sans prendre trop de risques. Toutefois, si vous étiez passible d’une condamnation à perpétuité alors que vous êtes innocent, lui accorderiez-vous la même confiance qu’à un avocat chevronné ? 

Un autre point mérite toute votre attention : la confidentialité des échanges

En cabinet, le secret professionnel est garanti. Rien de ce que vous confiez n’est enregistré alors qu’en ligne vos informations intimes sont saisies, enregistrées et hébergées sur un serveur dont vous ne savez en termes de conditions d’exploitation : utilisation des données, risque de piratage…

Vous vous exposez donc à une perte de contrôle et à une exposition de vos données sensibles… 
La transformation ne naît pas d’un algorithme, mais d’une présence réelle engagée à ses côtés, d’un lien de confiance vivant et sécurisant. Une thérapie est avant tout une rencontre dans un cadre déontologique et responsable. Le thérapeute accueille la complexité de chacun tandis que l’IA reste une machine sans conscience. À l’heure où la santé mentale est une priorité, il est fondamental de rappeler l’importance des relations humaines et sociales, y compris et surtout dans notre monde technologique et numérique. Aussi, si vous en ressentez le besoin, n’improvisez pas, consultez !